Défi du 1 % : coda

Merci à ceux et celles qui ont lu mes 12 articles du Défi du 1 % de février, et un merci particulier pour ceux et celles qui ont essayé les stratégies et qui ont commenté leur expérience sur mon site Internet ou ma page Facebook.

L’objectif du défi du 1 % était d’apporter quotidiennement une petite amélioration à notre façon de travailler à travers l’expérimentation de stratégies que je voulais les plus simples possibles. Malgré leur simplicité, ces stratégies peuvent apporter des changements considérables à l’efficacité de votre travail. Certaines stratégies vous ont probablement intéressé alors que d’autres vous semblaient peut-être moins pertinentes.

Voici ce que je vous suggère pour la suite :

  1. Dressez une liste des stratégies qui vous ont le plus intéressé
  2. Dans votre esprit, faites un top 3 des stratégies que vous avez trouvées les moins intéressantes, puis pensez à ce qui vous déplait le plus dans vos prestations. Réfléchissez sincèrement s’il existe un lien entre les deux… (Il y en a souvent ! Ce qu’on n’aime pas faire dans notre studio de travail va correspondre à un aspect souvent défaillant de notre préparation)
  3. Pour ne pas retomber dans vos vieilles habitudes, prenez les stratégies que vous souhaitez maintenir + une qui vous intéresse moins, mais que vous êtes disposé(e) à expérimenter. Pour chacune d’elles, créez des événements sur votre appli d’agenda préférée avec une récurrence correspondant au nombre de stratégies choisies. Par exemple, si vous avez 6 stratégies qui vous intéressent, entrez la première dans votre agenda pour demain matin avec une notification à l’heure qui vous convient, puis mettez une récurrence aux 6 jours pour l’événement.
  4. Pour après-demain, répétez l’opération avec la 2e stratégie, et ainsi de suite. Vous aurez ainsi un petit rappel quotidien d’une stratégie à utiliser durant la journée. Si vous le faites, je vous assure que le 1 % par jour sera largement dépassé !

Le travail instrumental implique plusieurs variables, et nous ne pouvons pas exiger de nous-mêmes d’être parfaitement efficaces pour chaque variable. Cela dit, tout est relié, et c’est pour cette raison que cette série d’articles me tenait à cœur : améliorer un aspect de l’efficacité de notre cheminement musical va avoir un effet domino sur bien d’autres aspects.

Bon travail !

Défi du 1 % no. 12 : J’aurais voulu être un artiste

J’ai un grand intérêt pour la performance et l’optimisation de l’efficacité du travail, mais il y a un sujet qui me fascine de plus en plus et qui est souvent opposé (à tort selon moi) à cette performance : la créativité.

Ça me fascine puisque, dans les projets auxquels j’ai participé qui impliquaient d’amener des musiciens en formation à faire de la composition et de l’improvisation, on remarque très clairement un grand bond en avant de leur implication et de leur motivation.

Ça me fascine à cause de l’extraordinaire effet que ces activités ont dans des activités de groupe alors que des élèves, même de niveaux différents, se retrouvent à collaborer sur un pied d’égalité qui n’existe pas dans des cours plus portés sur l’interprétation.

Ça me fascine de constater que des élèves qualifiés de tannants ou encore des élèves avec des troubles d’apprentissage se révèlent souvent des compositeurs ou improvisateurs hors pair, et surtout, avec une implication et une concentration qu’on ne leur connaît pas. (Est-ce que trouble d’apprentissage et surplus de créativité pourraient être liés ?)

Si vous êtes habitué d’interpréter la musique des autres, il est possible que vous soyez en train de vous dire que ce n’est pas pour vous. Or, je pense qu’en tant qu’interprètes, on a souvent un blocage puisqu’on croit malheureusement que ces compositions ou improvisations doivent être aussi « géniales » que la musique des grands compositeurs qu’on a l’habitude de jouer.

Pourtant, il est assez simple d’ajouter une touche de créativité à notre travail ?

  • Combien de façons différentes pouvez-vous jouer une même gamme ?
  • Combien de façons différentes pouvez-vous jouer un passage facile d’une pièce ?
  • Pourquoi ne pas prendre une partition facile et lire les mesures dans le désordre ?
  • Comment une de vos pièces déjà apprises sonnerait-elle avec des croches blues swingées ou des accents jazz ou sud-américains ?
  • Pourquoi ne pas prendre une pièce facile et la lire en imaginant une armure différente ?
  • Pourquoi ne pas essayer d’improviser un exercice pour un aspect technique du jeu de votre instrument ? Pourquoi ne pas composer une étude qui rassemble les meilleurs passages de vos improvisations ?
  • Qu’est-ce qui vous empêche de composer un contrechant sur une mélodie connue ?
  • Pourquoi ne pas vous prendre pour Gounod qui a composé une mélodie sur une pièce en arpèges de Bach ? Ça a quand même donné un Ave Maria chanté partout dans le monde ! Vous avez sûrement quelque part une petite étude ou pièce jouée en arpèges sur laquelle vous pourriez vous essayer ?

Ces activités demandent de la créativité, et on y retrouve même des stratégies associées à l’effet d’interférence contextuelle dont j’ai déjà parlé. Ces activités sont possibles à réaliser en parallèle à la préparation rigoureuse d’un programme de concert. Je vous assure que votre motivation et votre rapport à la musique n’en seront qu’augmentés.

D’ailleurs, une étude a démontré que les meilleurs musiciens ont souvent passé plus de temps dans leur jeunesse à s’amuser avec leur instrument en improvisant et en jouant des pièces à l’oreille que leurs collègues moins performants qui ont passé plus de temps à travailler de façon très formelle ! Je l’écris de nouveau : jeu à l’oreille et improvisation en plus de la pratique formelle…

John Lennon a dit « Chaque enfant est un artiste jusqu’à ce qu’on lui dise qu’il n’en est pas un ». Chers interprètes qui croyez que la créativité n’est pas pour vous, vous avez une fibre créative en dormance ! Elle a juste pâli et s’est empotée un peu plus à chaque bip du métronome…

Défi du 1 % no. 11 : visualisation

Je m’excuse par avance de l’affirmation suivante : nos cerveaux sont un brin stupides…

Avez-vous déjà été perdu dans vos pensées en imaginant une conversation difficile à venir avec quelqu’un et vous réalisez avec surprise en revenant à la réalité que vous êtes tendu, avec le cœur qui bat plus fort et les mains moites ?

Notre cerveau, une merveilleuse machine à bien des égards a parfois beaucoup de difficultés à différencier ce qu’on imagine de ce qu’on vit réellement. Même si ce n’est pas son principal atout (être dans la lune avec le corps qui réagit à l’avance comme si on était déjà pendant la conversation difficile), nous pouvons quand même en bénéficier.

Ce qui est bien avec notre cerveau un brin stupide, c’est qu’il ne fera pas une grande différence entre jouer une pièce pour vrai sur notre instrument et s’imaginer en train de le faire. En fait, visualiser notre jeu d’une pièce dans notre tête ferait appel aux mêmes zones du cerveau et aux mêmes processus cognitifs que le jeu physique de l’instrument. C’est un peu comme si, en visualisant l’exécution de notre pièce, le cerveau s’entrainait à traiter les informations mémorisées et à envoyer les mêmes commandes aux muscles comme si on jouait pour vrai. Tout ce qui manque est la réponse musculaire. Un chef d’orchestre qui répète sans orchestre !

Idéalement, on devrait utiliser cette stratégie lorsqu’on a développé une bonne maîtrise de la tâche à visualiser. Donc, dans le cas des musiciens, quand on connaît assez une pièce pour pouvoir s’imaginer la jouer, et ceci est rarement possible après les premières lectures. Il faut donc avoir fait un bout de chemin dans la pièce pour bien profiter de cette stratégie.

Pour faire de la visualisation, il suffit de se concentrer et d’imaginer ce qu’on verra, pensera et ressentira, alors que la musique joue dans notre tête. Ce qui est merveilleux, c’est qu’on peut utiliser cette stratégie n’importe où (à éviter pour lors de premiers rencarts, soupers d’amoureux ou conversations avec belle-maman), et qu’elle sollicite activement des informations traitées par les mémoires visuelle, auditive et conceptuelle. Ces trois mémoires sont souvent négligées au profit de la mémoire motrice qui est surutilisée. Enfin, un autre avantage (fait vécu très souvent !) est de réaliser pendant ces visualisations que quelque chose cloche dans notre mémorisation, ce qui est toujours préférable au fait de réaliser ceci sur scène. Bonjour le retour des mains moites et du cœur qui bat fort dans ces cas-là !

Défi du 1 % no. 10 : Aller voir ailleurs…

Avez-vous un 2e instrument dont vous jouez à la maison ? Par exemple, si vous n’êtes pas pianiste, avez-vous accès facilement à un piano quelque part ? Pourquoi ne pas tenter de jouer vos pièces sur un autre instrument que votre instrument principal ?

Évidemment, le résultat sonore sera moins glorieux, et il y aura des erreurs. En revanche, la « traduction » de votre pièce sur un autre instrument vous enlèvera tous vos automatismes acquis en répétant sur votre instrument principal et vous obligera à vous appuyer uniquement sur les informations auditives et conceptuelles que vous aurez acquises. Les arrangements que cet exercice amènera vous forceront à creuser encore davantage votre compréhension du texte de votre pièce.

Défi du 1% no. 9 : Les yeux grand fermés

Il y a un aspect de la mémoire motrice qui est souvent méconnu des musiciens, et qui peut même sembler contradictoire. Une fois qu’on a bien appris une pièce et qu’on a donc bien consolidé les mouvements nécessaires pour la jouer, la mémoire motrice fonctionne beaucoup mieux quand… on lui fout la paix. Combien de fois, sur scène, avez-vous anticiper un passage difficile qui approche en vous disant que vous deviez vraiment faire attention à votre technique, et vous vous mettez à sur-superviser vos mouvements ? Eh bien, c’est justement la pire chose à faire… À preuve, le moment classique alors qu’une personne monte l’escalier pour aller sur scène dans un gala et trébuche. D’après vous, la personne n’a-t-elle pas une certaine expérience dans l’action de monter un escalier ? Ça ressemble beaucoup à la conséquence de se dire « je ne dois vraiment pas tomber en montant l’escalier alors je vais superviser une tâche que mes jambes font depuis des décennies ».

Sur le plan des prestations artistiques et même des sports, on dit souvent sagement de se concentrer sur le résultat plutôt que sur le processus. Le chanteur d’opéra qui chante pour la dernière rangée, le golfeur qui se concentre sur le vert plutôt que sur ses coudes, la joueuse de tennis qui pense à l’endroit où elle souhaite que la balle tombe après son service plutôt qu’à la position de ses genoux. Pourquoi ? Parce que les mouvements moteurs, une fois acquis, sont très sensibles à l’interférence qu’une tentative de les contrôler va causer. Considérez votre mémoire motrice comme une jeune enfant qui vous dit « capable toute seule ». Ou encore mieux, pensez au malaise qu’on ressentirait en conduisant si notre passager mettait une main sur le volant et nous aidait à conduire. « Non, mais veux-tu te $%//$ »%/% »/de là ! ». Idem pour votre mémoire motrice : « Non, mais veux-tu me laisser faire mon travail!!! ».

Je vous présente brièvement les résultats de deux études en musique qui ont porté sur le phénomène. L’étude de Duke, Cash et Allen (2011) a permis de démonter que plus les musiciens et musiciennes concentraient leur attention sur le résultat sonore de leur jeu (distal focus of attention en anglais), plus précis était le contrôle de leurs mouvements. Et ça devient encore plus intéressant avec l’étude de Mornell et Wulf (2019) qui ont demandé à des musiciens et des musiciennes de penser soit à leur technique, soit au son produit, pendant que des évaluateurs leur attribuaient une note pour l’aspect technique et l’aspect musical de la prestation. Aux musiciens qui jouaient en pensant à leur son, les évaluateurs ont donné des notes plus élevées pour la musicalité de la prestation (logique), mais aussi pour l’aspect technique ! Les prestations étaient donc jugées plus belles musicalement et techniquement plus solides lorsque le musicien ou la musicienne se concentrait sur le son de son instrument.

Je me souviens très bien avoir découvert ces deux études coup sur coup un matin du mois de juillet, puisque l’après-midi même de ma découverte, je me rendais au Domaine Forget de Charlevoix pour assister à une classe de maître du guitariste Pepe Romero, un guitariste de renommée mondiale qui, à l’aube de ses 80 ans, demeure un des guitaristes les plus appréciés et les plus rapides sur la planète. Et qu’a-t-il dit à TOUS les guitaristes qu’il a écoutés pendant la classe de maître ?

« Joue les yeux fermés au moins 30 minutes par jour pour te concentrer sur ton son et sur la musique ». Tiens, tiens…

Défi du 1% no. 8 : C’est à moi que tu parles ?

Vous avez eu une idée géniale pour un projet, vous y réfléchissez pendant quelque temps, et vous décidez d’en parler à une autre personne. Au moment d’exprimer votre idée, vous cherchez vos mots et la personne à qui vous en parlez ne vous comprend pas. Vous réalisez alors que votre idée n’était pas si claire que ça.

Ça vous dit quelque chose ?

Le même phénomène m’arrive quotidiennement lorsque j’écris des articles de blogue comme celui-ci, un texte pour mes étudiants ou encore un courriel délicat. J’écris, je reformule, je relis, je reformule, je déplace une virgule, je dors là-dessus, je reprends le texte le lendemain et je remets la virgule à son endroit de départ (soupir).

Qu’on soit en train d’écrire un texte ou de parler d’un projet, la transmission de nos idées implique de mettre en mots — et en ordre — plusieurs idées qui « flottent » dans notre tête, et qui nous semblent claires puisqu’elles peuvent flotter sans problèmes dans notre esprit. L’effort d’exprimer ces idées sous forme de mots, d’établir une séquence et de les hiérarchiser constitue un défi, mais relever ce défi est très utile pour les clarifier du même coup. À ce sujet, je doute de la citation vue fréquemment qui dit quelque chose comme « une idée claire s’exprime facilement ». Je préfère de loin « Exprime tes idées pour te forcer à les clarifier ».

Lorsqu’on répète, on a plusieurs idées ou plusieurs remarques qui nous passent par la tête, mais on n’a pas nécessairement à les exprimer à haute voix. Cependant, lorsqu’on enseigne et qu’on écoute notre élève, on a aussi plusieurs idées qui nous passent par la tête, mais on doit choisir ce dont on va parler ensuite parmi toutes ces idées. En tant qu’enseignant ou enseignante, on doit faire l’effort d’exprimer clairement nos idées alors que l’interprète n’a pas à le faire. Or, faire cet effort sera aussi très utile pour l’interprète pendant le travail instrumental. En s’exprimant à haute voix entre ses essais, l’interprète fait ce qu’on appelle de l’autodidaxie (se parler à soi-même).

Ce n’est pas la stratégie préférée de personne à qui j’en ai parlé jusqu’à maintenant ! On sait tous ce qu’on pense malheureusement des gens qui font de l’autodidaxie dans l’autobus ou en marchant sur la rue. Pourtant, faire ceci entre nos répétitions aurait des effets bénéfiques pour l’apprenant.

De façon plus précise, l’autodidaxie peut consister en a) formuler à haute voix des commentaires sur le jeu, b) énoncer à haute voix les étapes importantes pour réussir quelque chose ou c) se rappeler les éléments importants sur lesquels on doit se concentrer. Ceci peut vous faire penser à ce qu’un enseignant ou une enseignante dit pendant une leçon instrumentale, et c’est tout à fait ça. Faire de l’autodidaxie veut dire s’autoenseigner.

Cette autodidaxie offre plusieurs bénéfices pour l’apprenant(e). D’abord, elle permet de maintenir la concentration. En effet, le fait de devoir verbaliser des pensées à haute voix ne permet pas à l’esprit de s’égarer pendant le travail. Puis, elle permet de maintenir une certaine motivation en se formulant à haute voix des commentaires d’encouragement (« Super ! », « Enfin, je l’ai eu ! »). Finalement, comme je l’ai écrit plus haut, le fait de devoir verbaliser des idées oblige à choisir laquelle est la plus importante parmi celles qui « flottent » dans notre esprit. À ce sujet, ne tombez justement pas dans le piège de vous dire « Oui, mais moi je me le dis dans ma tête ».

Petite mise en garde, si vous entendez un musicien répéter et vous entendez soudainement %$ »/$/ » de « /% »/ ! »$ de ?%$%?$//, je vais te/R%/%/ »$$, oui, c’est de l’autodidaxie… En revanche, l’autodidaxie, tout comme l’enseignement, est efficace quand les commentaires formulés sont constructifs ou encourageants.

Pour faire de l’autodidaxie, vous pouvez répondre à deux questions très simples entre chaque essai :

  1. Qu’est-ce que je pense de ce que je viens de jouer ?
  2. Qu’est-ce que je devrais faire maintenant ?

Exemples : « La basse sonnait bien (1), maintenant je vais me concentrer sur la mélodie (2) » ; « Il me semble que mes épaules sont tendues (1), je vais le refaire plus lentement en me concentrant là-dessus (2) » ; « Super ! Je l’ai vraiment bien réussi ! (1) Maintenant, je vais essayer de le réussir encore 2 autres fois avant de passer à la mesure suivante (2) ».

Si ceci vous gêne, l’autodidaxie peut se faire à voix très basse ou en chuchotant !

Comme des psychologues le disaient à la blague au début de la pandémie : « Si vous parlez à vos murs, ce n’est pas grave. Appelez-nous s’ils vous répondent ».

Défi du 1% no. 7 : les dés décident

Le défi que je vous propose ici ajoutera possiblement un petit côté ludique à nos séances de travail. Ce petit côté ludique manque souvent cruellement à notre travail, et non, cela n’enlèvera pas le côté sérieux de votre démarche, et je vous assure que ça se fera au bénéfice de votre apprentissage.

Lorsqu’on travaille, on a souvent l’objectif — très logique j’en conviens — de « répéter jusqu’à temps qu’on réussisse ». En soit, faire ceci est mieux que de ne pas travailler du tout ! Cela dit, répéter les mêmes mouvements inlassablement va 1) créer des automatismes dans les mouvements qu’on ne pourra corriger qu’au prix de beaucoup d’efforts, et 2) rendre nos séances mortellement ennuyeuses.

Oui, il faut répéter pour bien apprendre nos mouvements, mais on devrait développer un contrôle de ces mouvements plutôt qu’un automatisme. Acquérir un contrôle plus développé de notre technique instrumentale et du jeu de certains passages exige surtout qu’on développe une adaptabilité dans notre jeu. La répétition à outrance de mêmes mouvements est le pire ennemi de l’adaptabilité : plus on répète, plus on fixe, et plus on fixe, plus on corrigera le mouvement au prix de gros efforts si cela s’avère nécessaire.

Vous pouvez développer une plus grande adaptabilité dans votre technique en modifiant constamment votre façon de jouer un passage d’une répétition à l’autre. Une façon simple d’y arriver est de répéter un passage en utilisant la technique des 2 tempi/3 volumes, ou encore 3 tempi/2 volumes. (Ceci est adapté d’un conseil que le guitariste Alvaro Pierri donnait fréquemment à ses élèves)

Admettons que vous devez travailler un passage de votre pièce qui se joue mf à 80 bpm.

  1. Imaginez les différentes combinaisons de volumes et de tempi qu’on peut faire avec p, mf, f et les tempi 40, 80 et 120 (ou 40, 60, 80 si les rythmes sont très rapides).
  2. Choisissez 6 combinaisons de volume et de tempo :
    • 40/p
    • 40/f
    • 80/p
    • 80/f
    • 120/p
    • 120/f
  3. Répétez ensuite votre passage en choisissant chaque fois une option différente. De cette façon, vous ne referez jamais la même chose deux fois de suite (votre attention vous remerciera) et vous devrez constamment vous adapter pour chaque répétition (votre technique instrumentale vous remerciera).

Comment choisir ?

  1. Vous pouvez indiquer les six combinaisons (ou neuf : 3 tempi, 3 volumes) sur une feuille que vous gardez à proximité de votre lutrin en guise de rappel visuel, et choisir une combinaison différente pour chaque répétition, ou alors…
  2. … j’ai volontairement proposé 3 tempi/2 volumes ou 2 tempi/3 volumes pour que chacune des 6 combinaisons puisse correspondre à une face d’un dé. Mettez un dé dans un petit contenant transparent pour les lunchs, et brassez le dé entre chaque répétition pour décider comment jouer la prochaine répétition (ou alors, ne vous préoccupez pas du contenant, brassez le dé, échappez-le dans le coin de votre salon, levez-vous pour aller le chercher, soyez triste, et réalisez pourquoi je vous ai suggéré le petit contenant). Ainsi, on a le côté ludique avec le hasard du dé; on a une gestion des répétitions qui aide l’apprentissage moteur et, finalement; on a une toute petite pause entre chaque répétition, ce qui est préférable aux répétitions en rafales sans aucune réflexion entre chacune d’elles.

Deux mises en garde : d’abord, cette technique de répétition, qu’on appelle la gestion aléatoire des répétitions, est utile lorsque la personne a déjà des acquis pour les mouvements à effectuer. Ainsi, il est normal de commencer à apprendre nos pièces en répétant les mêmes mouvements. C’est une fois que ces mouvements sont relativement acquis qu’on doit commencer à jouer avec eux comme je vous le propose ici. Ensuite (je vous demande de me faire confiance), il est fort probable que vous notiez une baisse de vos réussites lors de vos premiers essais. Les modifications vous déstabiliseront au départ et il est très possible que vous fassiez plus d’erreurs. C’est normal, et c’est même souhaitable. Plus vous allez vous vous adapter, plus vous allez stabiliser votre contrôle du passage.

Je vous conseille cette stratégie pour travailler les différents passages de vos pièces, et je vous supplie de l’essayer pour travailler vos gammes et vos exercices techniques.

Dans cet article, je vous conseille donc de vous mêler, et dans le prochain article, je vais vous proposer de vous parler seul(e)… ! Parfois, vouloir le bien de ses lecteurs n’est vraiment pas un concours de popularité 😊.

Défi du 1% no. 6 : sans instrument !

Avec le travail qu’on dit sans instrument, je pense qu’on peut pallier un des principaux débalancements typiques de la pratique de plusieurs musiciens et qui peut causer une réaction en chaîne de conséquences qui mènent à des problèmes lors des prestations. Ce débalancement, c’est la trop grande place qu’occupent les répétitions « physiques » sur l’instrument dans le travail instrumental. Les musiciens répètent beaucoup, de façon pas toujours optimale, et leur maîtrise d’une pièce s’appuie généralement trop sur la mémoire motrice qui, on l’a déjà vu, est très solide, mais aussi complètement stupide.

Évidemment, on doit jouer de l’instrument pour que la musique se produise. Toutefois, les notes que vous jouez ont un nom et les mouvements que vous faites ont aussi un nom. Ce que je vous propose, c’est d’ajouter à l’apprentissage des mouvements de votre pièce l’apprentissage les noms de ces notes et de ces mouvements.

Si vous lisez ceci : do ré mi do, do ré mi do, mi fa sol –, mi fa sol –, vous aurez peut-être reconnu la chanson Frère Jacques. Si je devais apprendre Frère Jacques, je pourrais très bien, avant d’avoir touché mon instrument, chanter la mélodie en disant le nom des notes comme je viens de l’écrire. Je pourrais même aller jusqu’à prendre mon instrument seulement quand j’aurai réussi à solfier par cœur le passage que je souhaite travailler. C’est ce que je vous encourage à expérimenter.

Choisissez un passage de 2 ou 4 mesures que vous n’avez pas encore travaillé dans une de vos pièces. Prenez place dans votre fauteuil préféré, puis solfiez le passage en question jusqu’à temps que vous soyez capable de le solfier par cœur. J’ouvre une petite parenthèse : avec cette stratégie, on se fout éperdument de la justesse. L’objectif est ici d’associer des noms de notes à la mélodie de la pièce qu’on aura très souvent dans la tête dans les jours pendant lesquels nous la travaillerons. D’ailleurs, il vous est sûrement arrivé de marcher dans la rue, vous brosser les dents ou laver la vaisselle en ayant vos pièces qui vous trottent dans la tête. À ce moment, c’est votre mémoire auditive qui travaille, et c’est très bien ! Avec la stratégie du solfège que je vous propose, vous allez ajouter le nom des notes à cette mélodie qui trotte dans votre tête. Exactement comme quand on a une chanson populaire en guise de ver d’oreille, chanson où on entend les paroles et la mélodie dans notre tête, les noms des notes de votre pièce en apprentissage deviendront en quelque sorte ses paroles.

Et ce n’est pas tout ! Si vous jouez d’un instrument qui implique de choisir des doigtés ou des coups d’archet, on peut aussi solfier nos doigtés ou nos coups d’archet. Il est même possible, pendant que vous jouez, que vous solfiiez dans votre tête le nom des notes pour certaines mesures et les doigtés pour d’autres mesures techniquement plus difficiles. Dans ce cas-ci, ce seront vos coups d’archet qui joueront dans votre tête en même temps que la mélodie lorsque vous ferez votre vaisselle ou marcherez à l’extérieur.

Vous pouvez utiliser cette stratégie en blocs d’apprentissage (30 minutes de solfège assis sur un fauteuil), ou encore alterner par exemple deux essais d’un passage à l’instrument avec un essai en solfège. Ces petites pauses-solfège seront d’ailleurs bénéfiques à votre posture et votre respiration pendant votre travail à l’instrument.

Faites ceci régulièrement, et je vous promets 2 choses. La première et que vous apprendrez le passage en question beaucoup plus rapidement lorsque vous prendrez ensuite l’instrument. Ma deuxième promesse est que, une fois sur scène, une partie du dialogue intérieur pas toujours positif pourra être remplacé par ces noms de notes. Si je joue Frère Jacques sur scène, je préfère entendre dans ma tête : do ré mi do, do ré mi do, mi fa sol –, mi fa sol – plutôt que : t’es pas bon-on, t’es pas bon-on, tout l’mond’ rit–, tout l’mond’ rit —

Si vous voulez en savoir plus sur les stratégies sans instrument, je vous invite à écouter un des épisodes de mon podcast. Bon solfège!

Défi du 1% no. 5 : selfie pédagogique

Dans nos poches se trouve un appareil capable de détruire complètement notre capacité à nous concentrer (!), mais aussi capable de nous propulser en avant d’une manière presque aussi intense qu’une très bonne leçon avec notre enseignant(e) peut le faire. Je parle évidemment de nos smartphones équipés d’une caméra et d’un micro et qu’on devrait utiliser régulièrement pendant notre travail instrumental.

L’utilisation de la caméra comme outil pédagogique est un sujet sur lequel je pourrais vous écrire une thèse. (En fait, je l’ai fait ! 😉) La reprise vidéo est utilisée dans les sports d’une façon beaucoup plus soutenue et structurée que ne le font les musiciens. Vous n’aurez peut-être pas envie de revoir 15 fois au ralenti une erreur dans une de vos pièces, mais c’est pourtant un excellent moyen de ne plus jamais la reproduire !

On pourrait croire à tort qu’il faut attendre avant de se filmer : attendre d’avoir davantage peaufiné la pièce ou attendre d’avoir présenté la pièce à notre enseignant(e). Pourtant, se filmer en train de jouer même un petit extrait d’une pièce peut présenter de nombreux avantages. D’abord, avant même d’avoir enregistré la pièce, le seul fait de savoir qu’on va devoir enregistrer un passage peut nous amener à le travailler de façon plus précise sans perdre notre temps en allant plus loin dans la partition. Ensuite, pendant l’enregistrement, il est fort possible que l’œil scrutateur de la caméra nous mette dans un état qui ressemble étrangement à ce qu’on ressent sur scène avec l’œil scrutateur du public. Ce sentiment un peu inconfortable, plus on l’expérimente de façon régulière, plus il sera familier et même peut-être contrôlable lorsqu’on sera sur scène. De plus, ce « trac simulé » peut nous faire commettre des erreurs qu’on sera heureux où heureuse d’avoir fait dans notre studio de travail plutôt qu’en prestation. En résumé, l’enregistrement peut avoir des bénéfices pour le musicien pendant son travail instrumental avant même d’enregistrer, et pendant l’enregistrement, en imitant une prestation publique pendant laquelle on ne veut pas se tromper. Mais c’est évidemment surtout après l’enregistrement, pendant et après le visionnement de la prestation, que la reprise vidéo peut le plus vous aider.

Jusqu’à maintenant, ce que la recherche a démontré, c’est que les musiciens qui utilisent la caméra comme outil d’autoévaluation a) découvrent plus d’erreurs dans la vidéo que ce qu’ils avaient perçu pendant la prestation, ou b) découvrent avec étonnement que la prestation était finalement meilleure que ce qu’ils pensaient (Daniel, 2001). Dans les deux cas, la perception initiale de la prestation semble modifiée par le visionnement de la vidéo. Puis, une autre étude a démontré que l’autoévaluation par un élève musicien d’une vidéo d’une prestation personnelle était plus proche de la note d’évaluation d’un juge externe que l’autoévaluation par le même élève après leur prestation, donc avant d’avoir visionné la vidéo (Masaki et al., 2011). Autrement dit, ce que vous remarquez en voyant une vidéo de votre prestation ressemble plus à ce que des juges pourront en penser que ce que vous avez remarqué après avoir joué. La caméra peut donc vous procurer une évaluation plus objective de vos prestations.

Je vous promets quelques épisodes sur la recherche que j’ai menée dans le cadre de mes études doctorales. En attendant, je peux vous dire que ma recherche se basait, entre autres, sur les résultats que j’ai mentionnés plus haut. En effet, les participants à ma recherche ont commenté des aspects différents de leurs prestations immédiatement après avoir joué et immédiatement après avoir visionné la vidéo de la même prestation. Parfois, on pouvait même se demander s’ils parlaient bien de la même prestation dans les deux situations ! Pendant les séances de travail instrumental qui suivaient chacun des visionnements (4), j’ai pu observer que leurs commentaires d’autoévaluation se sont portés plus vers la résolution de problèmes et moins vers les réactions de type content/pas content à mesure qu’ils utilisaient la caméra. Enfin, les participants à mon étude qui ont utilisé la caméra ont travaillé à un tempo plus lent au début de l’apprentissage de la pièce, et ils ont réussi à jouer des segments plus longs de la pièce plus tôt dans le processus d’apprentissage que leurs collègues qui n’ont pas utilisé la caméra.

J’espère que ceci vous encouragera à vous filmer régulièrement pour identifier plus rapidement et plus facilement les endroits de votre pièce qui nécessitent du travail, tout autant que pour constater plus facilement vos améliorations. Pour ceux et celles qui auraient peur de s’y mettre, sachez d’abord que c’est tout à fait normal et même documenté ; les premières expériences avec la reprise vidéo amènent souvent des réflexions « très profondes » sur nos coupes de cheveux ou nos vêtements et un inconfort à nous regarder et nous entendre. C’est après quelques essais que le travail d’identification de tendances et de correction des erreurs peut commencer. De plus, je vous suggère de faire un premier enregistrement que vous ne regarderez pas. Refaites un deuxième enregistrement quelques jours ou quelques semaines plus tard et comparez les vidéos. Vous constaterez probablement une belle amélioration dans la deuxième vidéo, ce qui pourrait vous motiver à reproduire le processus.

Je m’arrête avant de recommencer une 2e thèse : mon couple n’y survivrait pas.

Défi du 1% no. 4 : Journal de bord de pratique

Comme les stratégies mentionnées dans l’article précédent, la stratégie du journal de bord de pratique peut s’avérer une alternative moins « intense » que la planification très détaillée que j’ai déjà présentée. En effet, au lieu de tout planifier nos objectifs, on peut à tout le moins prendre quelques minutes après notre journée de travail pour réfléchir sur nos réussites, nos défis et nos objectifs pour le lendemain et les noter dans un petit cahier de suivi.

— Qu’est-ce que j’ai bien réussi aujourd’hui ? (Évaluation globale : 1 élément au minimum)

— Qu’est-ce que je souhaiterais réussir demain ? (Objectif global : 1 élément au minimum)

— Comment est-ce que je pourrais m’assurer de le réussir ? (Choix d’au moins une stratégie)

Avec une telle réflexion, on n’a peut-être pas d’objectifs définis et aussi détaillés qu’on le souhaiterait, mais on a tout de même un objectif global à atteindre et un moyen d’y arriver, ce qui me semble de loin préférable à ne pas avoir d’objectif du tout. Encore une fois, ce simple changement peut améliorer très clairement l’efficacité de notre travail par rapport au fameux « je vais jouer et on verra ».