Défi du 1% no. 5 : selfie pédagogique

Dans nos poches se trouve un appareil capable de détruire complètement notre capacité à nous concentrer (!), mais aussi capable de nous propulser en avant d’une manière presque aussi intense qu’une très bonne leçon avec notre enseignant(e) peut le faire. Je parle évidemment de nos smartphones équipés d’une caméra et d’un micro et qu’on devrait utiliser régulièrement pendant notre travail instrumental.

L’utilisation de la caméra comme outil pédagogique est un sujet sur lequel je pourrais vous écrire une thèse. (En fait, je l’ai fait ! 😉) La reprise vidéo est utilisée dans les sports d’une façon beaucoup plus soutenue et structurée que ne le font les musiciens. Vous n’aurez peut-être pas envie de revoir 15 fois au ralenti une erreur dans une de vos pièces, mais c’est pourtant un excellent moyen de ne plus jamais la reproduire !

On pourrait croire à tort qu’il faut attendre avant de se filmer : attendre d’avoir davantage peaufiné la pièce ou attendre d’avoir présenté la pièce à notre enseignant(e). Pourtant, se filmer en train de jouer même un petit extrait d’une pièce peut présenter de nombreux avantages. D’abord, avant même d’avoir enregistré la pièce, le seul fait de savoir qu’on va devoir enregistrer un passage peut nous amener à le travailler de façon plus précise sans perdre notre temps en allant plus loin dans la partition. Ensuite, pendant l’enregistrement, il est fort possible que l’œil scrutateur de la caméra nous mette dans un état qui ressemble étrangement à ce qu’on ressent sur scène avec l’œil scrutateur du public. Ce sentiment un peu inconfortable, plus on l’expérimente de façon régulière, plus il sera familier et même peut-être contrôlable lorsqu’on sera sur scène. De plus, ce « trac simulé » peut nous faire commettre des erreurs qu’on sera heureux où heureuse d’avoir fait dans notre studio de travail plutôt qu’en prestation. En résumé, l’enregistrement peut avoir des bénéfices pour le musicien pendant son travail instrumental avant même d’enregistrer, et pendant l’enregistrement, en imitant une prestation publique pendant laquelle on ne veut pas se tromper. Mais c’est évidemment surtout après l’enregistrement, pendant et après le visionnement de la prestation, que la reprise vidéo peut le plus vous aider.

Jusqu’à maintenant, ce que la recherche a démontré, c’est que les musiciens qui utilisent la caméra comme outil d’autoévaluation a) découvrent plus d’erreurs dans la vidéo que ce qu’ils avaient perçu pendant la prestation, ou b) découvrent avec étonnement que la prestation était finalement meilleure que ce qu’ils pensaient (Daniel, 2001). Dans les deux cas, la perception initiale de la prestation semble modifiée par le visionnement de la vidéo. Puis, une autre étude a démontré que l’autoévaluation par un élève musicien d’une vidéo d’une prestation personnelle était plus proche de la note d’évaluation d’un juge externe que l’autoévaluation par le même élève après leur prestation, donc avant d’avoir visionné la vidéo (Masaki et al., 2011). Autrement dit, ce que vous remarquez en voyant une vidéo de votre prestation ressemble plus à ce que des juges pourront en penser que ce que vous avez remarqué après avoir joué. La caméra peut donc vous procurer une évaluation plus objective de vos prestations.

Je vous promets quelques épisodes sur la recherche que j’ai menée dans le cadre de mes études doctorales. En attendant, je peux vous dire que ma recherche se basait, entre autres, sur les résultats que j’ai mentionnés plus haut. En effet, les participants à ma recherche ont commenté des aspects différents de leurs prestations immédiatement après avoir joué et immédiatement après avoir visionné la vidéo de la même prestation. Parfois, on pouvait même se demander s’ils parlaient bien de la même prestation dans les deux situations ! Pendant les séances de travail instrumental qui suivaient chacun des visionnements (4), j’ai pu observer que leurs commentaires d’autoévaluation se sont portés plus vers la résolution de problèmes et moins vers les réactions de type content/pas content à mesure qu’ils utilisaient la caméra. Enfin, les participants à mon étude qui ont utilisé la caméra ont travaillé à un tempo plus lent au début de l’apprentissage de la pièce, et ils ont réussi à jouer des segments plus longs de la pièce plus tôt dans le processus d’apprentissage que leurs collègues qui n’ont pas utilisé la caméra.

J’espère que ceci vous encouragera à vous filmer régulièrement pour identifier plus rapidement et plus facilement les endroits de votre pièce qui nécessitent du travail, tout autant que pour constater plus facilement vos améliorations. Pour ceux et celles qui auraient peur de s’y mettre, sachez d’abord que c’est tout à fait normal et même documenté ; les premières expériences avec la reprise vidéo amènent souvent des réflexions « très profondes » sur nos coupes de cheveux ou nos vêtements et un inconfort à nous regarder et nous entendre. C’est après quelques essais que le travail d’identification de tendances et de correction des erreurs peut commencer. De plus, je vous suggère de faire un premier enregistrement que vous ne regarderez pas. Refaites un deuxième enregistrement quelques jours ou quelques semaines plus tard et comparez les vidéos. Vous constaterez probablement une belle amélioration dans la deuxième vidéo, ce qui pourrait vous motiver à reproduire le processus.

Je m’arrête avant de recommencer une 2e thèse : mon couple n’y survivrait pas.

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