Défi du 1% no. 9 : Les yeux grand fermés

Il y a un aspect de la mémoire motrice qui est souvent méconnu des musiciens, et qui peut même sembler contradictoire. Une fois qu’on a bien appris une pièce et qu’on a donc bien consolidé les mouvements nécessaires pour la jouer, la mémoire motrice fonctionne beaucoup mieux quand… on lui fout la paix. Combien de fois, sur scène, avez-vous anticiper un passage difficile qui approche en vous disant que vous deviez vraiment faire attention à votre technique, et vous vous mettez à sur-superviser vos mouvements ? Eh bien, c’est justement la pire chose à faire… À preuve, le moment classique alors qu’une personne monte l’escalier pour aller sur scène dans un gala et trébuche. D’après vous, la personne n’a-t-elle pas une certaine expérience dans l’action de monter un escalier ? Ça ressemble beaucoup à la conséquence de se dire « je ne dois vraiment pas tomber en montant l’escalier alors je vais superviser une tâche que mes jambes font depuis des décennies ».

Sur le plan des prestations artistiques et même des sports, on dit souvent sagement de se concentrer sur le résultat plutôt que sur le processus. Le chanteur d’opéra qui chante pour la dernière rangée, le golfeur qui se concentre sur le vert plutôt que sur ses coudes, la joueuse de tennis qui pense à l’endroit où elle souhaite que la balle tombe après son service plutôt qu’à la position de ses genoux. Pourquoi ? Parce que les mouvements moteurs, une fois acquis, sont très sensibles à l’interférence qu’une tentative de les contrôler va causer. Considérez votre mémoire motrice comme une jeune enfant qui vous dit « capable toute seule ». Ou encore mieux, pensez au malaise qu’on ressentirait en conduisant si notre passager mettait une main sur le volant et nous aidait à conduire. « Non, mais veux-tu te $%//$ »%/% »/de là ! ». Idem pour votre mémoire motrice : « Non, mais veux-tu me laisser faire mon travail!!! ».

Je vous présente brièvement les résultats de deux études en musique qui ont porté sur le phénomène. L’étude de Duke, Cash et Allen (2011) a permis de démonter que plus les musiciens et musiciennes concentraient leur attention sur le résultat sonore de leur jeu (distal focus of attention en anglais), plus précis était le contrôle de leurs mouvements. Et ça devient encore plus intéressant avec l’étude de Mornell et Wulf (2019) qui ont demandé à des musiciens et des musiciennes de penser soit à leur technique, soit au son produit, pendant que des évaluateurs leur attribuaient une note pour l’aspect technique et l’aspect musical de la prestation. Aux musiciens qui jouaient en pensant à leur son, les évaluateurs ont donné des notes plus élevées pour la musicalité de la prestation (logique), mais aussi pour l’aspect technique ! Les prestations étaient donc jugées plus belles musicalement et techniquement plus solides lorsque le musicien ou la musicienne se concentrait sur le son de son instrument.

Je me souviens très bien avoir découvert ces deux études coup sur coup un matin du mois de juillet, puisque l’après-midi même de ma découverte, je me rendais au Domaine Forget de Charlevoix pour assister à une classe de maître du guitariste Pepe Romero, un guitariste de renommée mondiale qui, à l’aube de ses 80 ans, demeure un des guitaristes les plus appréciés et les plus rapides sur la planète. Et qu’a-t-il dit à TOUS les guitaristes qu’il a écoutés pendant la classe de maître ?

« Joue les yeux fermés au moins 30 minutes par jour pour te concentrer sur ton son et sur la musique ». Tiens, tiens…

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